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Changements Démographiques: Les Révolutions Dans Les Pays Arabes Etaient-Elles Inéluctables?

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Jan 16, 2015 / 0 Comments
   

Youssef Courbage*

Dans l’histoire régionale ou même de l’humanité, l’année 2011, restera comme l’Annus mirabilis. Les bouleversements politiques : Tunisie, Egypte, Libye, Syrie, Yémen, Bahreïn etc. sont porteurs de transformations considérables sur tous les plans : sociaux, économiques, culturels, idéologiques, religieux. Se rend-on suffisamment compte qu’ils ont aussi un soubassement démographique?

Dans ces lignes, nous rendrons d’abord compte des transformations démographiques récentes, puis au-delà de la description, nous montrerons combien la démographie est en filigrane des évènements actuels ou à venir.

Il ressort en premier lieu que jusqu’en 2007, date à laquelle j’ai publié avec Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, le phénomène de convergence démographique avec la rive nord de la Méditerranée s’est poursuivi à un rythme soutenu dans la totalité des pays arabes et non-arabes du sud. En privilégiant, parmi tous les indicateurs celui de la fécondité, qui a la charge émotionnelle et psychologique la plus forte, qui a d’ailleurs servi à donner l’image repoussante des mondes arabe et musulman, comme sous la plume de la célèbre journaliste italienne, Oriana Fallaci, cette convergence fut remarquable dans les cas du Liban, de la Tunisie, du Maroc, de la Turquie et en allant plus loin, du côté de la république Islamique d’Iran, où les indices sont aux niveaux européens, voire inférieurs. Une convergence qui ne prendra que quelques années encore pour le Maroc, et un peu plus encore, fait surprenant, pour la Libye, dont la fécondité continue à baisser. En revanche, la transition démographique semble plus atone, fait du surplace en Egypte, en Syrie ou en Jordanie. Mais les évolutions les plus consternantes portent sur le couple Israël-Palestine.

Curieusement, les pays où les bouleversements politiques, le fameux printemps arabe, ont eu lieu ou sont en cours comprend des cas de figures démographiques différents. Dans les pays où l’instabilité s’intensifie, on trouve des pays à transition démographique achevée : Bahreïn et d’autres où elle n’en est qu’à ses premiers balbutiements : Yémen, Soudan. Pourtant, la métamorphose démographique concerne toute la région et partout est porteuse de transformations politiques grandioses.

Transformation démographiques

Au Maroc, l’indice de fécondité a baissé sans coup férir depuis 1975 tandis que l’espérance de vie a augmenté. Au recensement de 2004, l’indice de fécondité était 2,47, soit un indice assez bas (France: 2,02). L’enquête à passages répétés de 2009-2010 confirme la baisse: 2,19 on est donc à des niveaux de fécondité assez bas, même dans les campagnes. La fécondité est restée stable en milieu urbain, désormais dominant, à un niveau inférieur au seuil de renouvellement des générations: 2,05 enfants par femme.

En Tunisie, les indices synthétiques de fécondité jusqu’en 2007 étaient inférieurs au seuil de remplacement des générations (2,10). La difficulté, commune à ces pays du Maghreb, est de prédire l’avenir de la fécondité lorsqu’elle est tombée aussi bas. Il y a quelques années, en 2002, les démographes tunisiens avaient projeté une fécondité très basse de 1,5 seulement.

Les projections plus récentes en 2005, prévoyaient une valeur-plancher de 1,75 à partir de 2024, c’est-à-dire moins que celle que les Nations Unies -soucieux de préserver une certaine homogénéité mondiale- dans leurs hypothèses prévoyaient.

 

L’Algérie s’est longtemps singularisée, par une fécondité pré-transitionnelle très forte : de 8 enfants par femme, qui dépassait d’un enfant par femme celle du Maroc et de la Tunisie. La transition plus tardive que celle de ses voisins est moins due à la politique populationniste et nataliste du gouvernement qu’aux effets de l’économie de rente, laquelle permet de faire face à des accroissements, mêmes importants de la population[1]. Cependant, en deux décennies, la fécondité algérienne a rattrapé celle de la Tunisie et du Maroc. Mais depuis 2000, contrevenant aux lois de la transition démographique, la fécondité augmente ! La remontée de la fécondité depuis l’an 2000 est trop importante pour n’être due qu’à un problème statistique. Elle est peut-être même trop importante pour n’incomber qu’à des facteurs conjoncturels: amélioration de la situation économique, résorption de la crise de logement, baisse de la violence politique, qui auraient augmenté la propension à se marier –de 280 000 mariages célébrés en 2005 à 341 000 en 2009- et par conséquent à mettre plus d’enfants au monde. Il y a peut-être à l’œuvre une révision des stratégies de procréation qui rapprocherait la démographie de l’Algérie de celle du Proche-Orient. Mais en contrepartie la fécondité dans le mariage a continué à diminuer.

La Libye sous-peuplée et rentière a vécu une transition démographique similaire à celle des pays producteurs de pétrole du Golfe. Longtemps le pro-natalisme officiel a été récompensé par une généreuse redistribution de la rente pétrolière. Le contrechoc pétrolier puis l’embargo international a poussé la population libyenne sur la voie du malthusianisme. Ce pays, l’un des plus énigmatiques au plan démographique, distille au compte-gouttes les statistiques, ce qui ne risque pas de s’arranger avec la situation chaotique ambiante. Pourtant, la fécondité libyenne, selon des sources éparses, a continué à diminuer pour atteindre 2,68 enfants en 2003.

L’incroyable stabilité puis la remontée de la fécondité en Egypte, contraste avec l’instabilité politique actuelle. Ou peut-être que l’une explique l’autre ? Malgré une densité de population extrême, due au fait que seulement 4-5% du territoire de un million de Km2 est habitable pour une population de plus de 85 millions d’âmes, la population continue à augmenter à un rythme surréaliste de 2% par an. Cette forte croissance est due à une fécondité très forte (compte tenu du contexte), laquelle après avoir plafonné durablement autour de 3,02-3,25 enfants, 50% de plus que le Maroc ou la Tunisie, flirte aujourd’hui avec les 3,5. Il n’existe pas d’explication unique et simple à ce phénomène complexe, mais tout un cocktail de déterminants culturels, politiques/idéologiques, ou liés aux flux migratoires vers la péninsule Arabique (plutôt que l’Europe comme au Maghreb), avec la portée que ces destinations impliquent sur les choix familiaux.

Cette même stabilité concerne la Syrie et la Jordanie. Malgré les énormes progrès accomplis par l’un et l’autre pays sur le plan de l’éducation et de l’éradication de l’analphabétisme, la fécondité y reste très élevée, dépassant 3,5 et 3,8 enfants par femme. La baisse a très vite ralenti pour devenir presque nulle dans les années 90. Là aussi, comme en Egypte, point d’explication simple mais une combinaison de facteurs : la patrilinéarité absolue et le besoin impérieux d’avoir un descendant mâle, explique le blocage de la fécondité à un niveau élevé contrairement au Maghreb où de nombreux couples se sont affranchis de cet  impératif catégorique. Les rivalités confessionnelles en Syrie, sur l’origine en Jordanie

(Palestiniens/Transjordaniens) freinent quelque peu la baisse de la fécondité, par l’effet de concurrence entre groupes.

Le Liban en revanche, est sur une autre planète, très moderne par sa basse fécondité : 1,6 et par le fait que cette fécondité est partagée par tous les groupes confessionnels, des maronites aux chiites. Ici les rivalités démographiques qui avaient cours dans les années 60 et 70 avant la guerre civile et qui ont contribué à l’attiser se sont évaporées, pour laisser un pays apaisé au plan démographique en attendant qu’il le devienne au plan politique.

 

La transition démographique en Turquie a bien avancé, avec un indice de fécondité de 2,09 désormais au-dessous du seuil de renouvellement des générations. Autrement dit, malgré la présence au pouvoir d’un gouvernement islamiste, pro nataliste comme l’était celui d’Erbakan et aujourd’hui celui d’Erdogan, la société civile et les familles décident librement du nombre de leurs enfants et en restreignent le nombre.

Autre illustration de ce phénomène de dissociation, la république islamique d’Iran, où la fécondité est encore plus basse qu’en Turquie : 1,8. La différence résidant sans doute dans le fait que l’Iran a mieux intégré ses minorités dont le Kurdes à l’inverse de la Turquie, où le particularisme kurde se traduit également par une fécondité sensiblement plus élevée que la moyenne.

La grande surprise vient du tandem Israël - Palestine ou plutôt du comportement démographique des Juifs et des Palestiniens. La fécondité des Juifs en Israël continue à augmenter année après année et dépasse aujourd’hui le seuil symbolique de 3 enfants par femme, tandis que la baisse est continue chez les Palestiniens des territoires occupés : Cisjordanie (et Jérusalem-Est) et même à Gaza, où elle était à un record mondial dans les années de la première Intifada. En effet, l’indice de fécondité général dans ces territoires a diminué au cours de 2011-2013 atteignant 4,1 enfants par femme alors qu’il se situait à 6 enfants par femme en 1997. Une fécondité « faible » vu l’enjeu démographique conflictuel.

Le paradoxe est que la fécondité palestinienne se modernise, sous l’effet de l’émergence de l’éducation et des libertés individuelles, tandis que la fécondité des Juifs en Israël continue et suit les normes patriarcales, attribuées aux Arabes, donc populationnistes, familialistes et natalistes.

Une lecture démographique des révolutions en coursLes Arabes ont pris le monde par surprise et par le fait que ce soit la Tunisie qui ait enclenché le « printemps Arabe ». Néanmoins, cette révolution était inéluctable. La démographie en atteste. Le processus que l’Europe a connu à partir du XVIIe siècle s’est propagé au monde entier. Il ne pouvait épargner le sud de la Méditerranée qui vit, depuis quatre décennies, les mêmes transformations démographiques, culturelles et anthropologiques de l’Europe depuis Cromwell, en Angleterre, jusqu’à Robespierre avec la révolution française, puis des autres révolutions européennes, jusqu’à Lénine en 1905/1917. Le monde arabe n’a pas fait exception.

Progression de l’éducation

La progression de l’éducation, l’éradication de l’analphabétisme d’abord pour les garçons puis pour les filles a été porteuse de ces transformations que nous vivons à présent. À l’exception des Libanais chrétiens qui ont bénéficié de la présence des missions chrétiennes et de leurs universités dès le XIXe siècle, le monde arabe a commencé à se métamorphoser grâce à l’élévation du niveau d’instruction et à la baisse de la fécondité, à partir des années 1960 pour les pays les plus avancés. Partout comme en Tunisie sous Bourguiba, il y avait une volonté de modernisation, par l’accès à l’enseignement aussi bien pour les garçons que pour les filles. Au Maroc c’était le cas des premiers gouvernements de l’indépendance qui avaient fait de l’éducation leur priorité. Cette instruction généralisée a entraîné le contrôle de la natalité et l’utilisation des moyens de contraception, dont l’avantage économique n’est pas à démontrer, mais qui peut être facteur temporaire de malaise à l’intérieur des familles. La baisse de la fécondité tombée à deux enfants, au Maghreb, a été tellement forte que les valeurs traditionnelles de type patriarcal ont été ébranlées. (Garder cette phrase car est la clé de l’explication par la démographie).

 

Bouleversement de la cellule familiale

En outre, l’endogamie, c’est-à-dire l’étanchéité du groupe familial, entraînait la fermeture des groupes sociaux sur eux-mêmes et la rigidité des institutions, est en diminution. Moins endogame, la société s’ouvre vers l’extérieur et potentiellement plus encline à se révolter quand elle est gouvernée de manière autoritaire. La scolarisation de masse et la baisse de la natalité peuvent aussi indirectement provoquer une prise de conscience et des révoltes. Ces deux métamorphoses bouleversent la cellule familiale. Les effets en sont à la fois positifs et négatifs. Positifs, car le fait de limiter sa descendance permet de mieux soigner ses enfants, de mieux les nourrir, de mieux les scolariser et plus longtemps. Ainsi, dans une famille restreinte, modèle vers lequel la famille arabe et musulmane s’achemine, les interactions père-mère, parents-enfants, deviennent plus démocratiques, ce qui ne peut que se répercuter positivement au plan sociétal et politique. Négatifs, car à partir du moment où cohabite un enfant instruit et un père analphabète mais détenteur du pouvoir absolu, du fait que toutes ces sociétés étaient patriarcales, la cohabitation est malaisée. Ces troubles, familiaux peuvent se traduire temporairement par des troubles à une échelle plus globale, et expliquent, en partie les turbulences Islamistes.

 

Le passage à l’instruction généralisée des garçons puis des filles, à l’éveil des consciences du à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, induit une sécularisation, un « désenchantement » du monde, et la baisse de la fécondité. Ingrédients indispensables de la « transition démocratique ».

 

*Youssef Courbage est Directeur de recherches à l'Institut National d'Etudes Démographiques de Paris

 

[1] Grâce à l'économie de rente les Etats rentiers peuvent prendre en charge leurs sujets "du berceau à la tombe". Le coût de l'enfant devient très léger, ce qui pourrait stimuler la natalité.

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